Fugitive

Lettres de l'intervalle

14 octobre 2006

Au bord, toujours...

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Les personnages peints par Léon Spilliaert, jeunes femmes aux robes que déploie le vent,  baigneuses, femmes de pêcheurs scrutant l'horizon, ou ce jeune homme à l'écharpe ondoyante et rouge, tous habitent les bords d'un monde à pic, entre le sable et la mer, entre la terre et le vide... Contemplatifs, ils habitent l'entre deux, sur une ligne vertigineuse qu'ils ne semblent pas prêts encore à franchir ou vers laquelle parfois ils se jettent, peints dans leur élan, sans qu'on les voie atteindre l'autre côté de leur rêve. Ils semblent goûter tout à la fois l'étrangeté de leur présence et l'irréalité d'un monde aux contours mobiles dont seule leur pose figée permet de saisir la permanence.

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Dans ses multiples autoportraits, Spilliaert lui-même n'existe plus que dans son regard perçant, vissé au monde qui l'entoure, immuablement fixe et précis. Son visage vieillit, la mort en guette les contours, s'y glisse même... mais ses yeux gardent la même intensité et scrutent aussi impitoyablement la même réalité.

S'est-il décidé à franchir le bord, la limite ? A outrepasser le réel ?

Aucun de ses tableaux apparus dans l'exposition du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles ne permet de l'affirmer. Il reste à la frontière, entre deux mondes, prêt à basculer, tenté, retenu, perturbé. Ses travaux à l'encre surtout saisissent, par l'acuité de ce qu'il perçoit ou pressent. Lorsque s'y mêle la peinture, dans ses portraits de femmes de pêcheurs, une forte tension en émane : comme elles, Spilliaert, le coeur déchiré, est resté sur terre, ici-bas... au bord.

J'ai beaucoup pensé à Munch, qui, lui, entrait dans la folie, explorait la mort. A Rops, plus caustique, plus macabre encore. A Lubin, plus dévoré par l'étrange, contaminé par le fantastique... La première salle de l'exposition nous permet d'ailleurs de nous en faire une idée précise.

Mais s'il est un plus chez Spilliaert, c'est cette retenue qui maintient les rêves et les angoisses à distance, joue avec leur proximité, dénude la fascination pour les gouffres et la peur d'y sauter. Il ose peindre ou dessiner l'indécision des êtres, leur aspiration à l'immensité et leur taille si frêle pour la rencontrer. Il saisit ce qui pourrait parfois inspirer la honte : le difficile aveu de ne pas oser , et du coup il trouve l'humilité, et le courage des humbles. Ceux qui restent de ce côté-ci et osent affronter le regard de l'au-delà.

Posté par Fugitive à 17:58 - Au coin de l'oeil - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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